Mozzarella jeta hâtivement ses chaussures sur le parquet de l'entrée. Tout de même, quel imbécile, ce Gaston! Le narcissisme et la soif de gloire étaient des caractéristiques bien effrayantes. Gaston de la Narcolepsie, d'ordinaire si humble! Comme quoi, tout le monde pouvait à un moment donné virer de la carafe. Il n'y avait pas vraiment de règle à ce sujet, et l'humanisme dont tout individu faisait preuve dans sa vie était susceptible d'être rapidement balayé si le malheureux croyait un peu trop à son génie. Paix à l'âme des ambitieux.
Mozzarella regarda le courrier ; quelques jolies cartes postales qu'elle s'empressa de placarder contre le frigo, une ou deux factures qu'elle mit soigneusement de côté, des publicités dont elle lut le contenu en mangeant des céréales multivitaminées. Elle était à présent un peu désoeuvrée ; il lui faudrait prendre le taureau par les cornes pour se convertir à de nouvelles choses. Tout nécessitait un peu de pragmatisme, de ferveur, d'enthousiasme, d'authenticité. Elle le savait ; et alors, quoi! Tout le monde devait en passer par là, pourquoi pas elle?
Mozzarella s'écroula de fatigue sur le canapé. Elle aurait voulu boire un café glacé avec beaucoup de sucre dedans, jeter un oeil au magazine IKEA pour acheter une bibliothèque où elle mettrait plein de choses sympathiques. Mais elle ne bougeait pas ; un idiot avait dû faire une farce et mettre du plomb dans ses chaussures. A moins que ce ne soit un docteur qu'il eût fallu voir dans l'immédiat? Mais non, enfin, Mozzarella n'était pas malade. D'ailleurs, on lui avait conté une histoire qui l'avait refroidie à propos d'une visite médicale : le médecin, sans doute pressé de finir sa journée, avait tapé un peu trop fort sur le genou d'un patient lors des tests de réflexes ; le coup de marteau avait été fatal. Mozzarella se dit qu'elle échapperait bien à cet outil, surtout s'il devait se transformer, par la force des choses, en un instrument de torture. "Prudente pour prudente, je ne bougerai pas." Et elle fit bien, d'ailleurs ; car elle apprit le surlendemain que le médecin en question avait répété la bourde, et pleurait désormais amèrement en disant qu'il était temps de prendre sa retraite à défaut de vacances.
Mozzarella regarda les informations à la télévision. Une vieille dame avait été retrouvée égarée sur une grande avenue, alors qu'elle était invitée à déjeuner chez sa fille, et frappait les passants à coups de canne, il avait fallu la mettre de toute urgence en cellule de dégrisement ; à Ploucville, un jeune chien avait renversé un piéton, mais rien de grave, le village s'était remis de l'histoire et buvait un verre pour trinquer à la santé de tout le monde ; l'école reprenait dans un mois, les fournitures scolaires étaient à acheter d'urgence ; un groupe de touristes gravissaient le Mont-Blanc ; un concept révolutionnaire de machine à café ; les 35 heures ; le premier homme sandwich ; Jean-Paul Sartre ; la construction de la tour Eiffel; l'élevage de porcs ; enfin, documents annexes, soixante-dix-neuf bombes au Moyen-Orient. Mozzarella marmonnait toute seule: "Non mais sans blague, regardez-moi ça, ils sont tous maquillés comme des Louis XIV et infoutus de mettre les priorités dans l'ordre ! Monde de fous, monde de fous! Et délit de faciès pour la blonde avec son brushing!"
Voilà à quoi Mozzarella se trouvait réduite : ronchonner délibérément sur son canapé, en gobant des cacahuètes. Elle se dit soudain : "Quoi! J'aurais donc fait tout mon voyage pour CA?" Et elle éteignit la télévision.
"Il faut que je cherche un emploi, se dit-elle. Ca m'occupera et me forcera à me lever le matin." Aussitôt dit, elle se planta confortablement devant son ordinateur, et fit défiler les annonces d'emploi.
Les aventures absolument tranquilles de Mozzarella (quoiqu'un type a dit : "tout est relatif") entrecoupées d'interludes qui ne sont pas sans contenir une inutilité obscure au profit d'un éphémère et léger divertissement.
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