Les aventures absolument tranquilles de Mozzarella (quoiqu'un type a dit : "tout est relatif") entrecoupées d'interludes qui ne sont pas sans contenir une inutilité obscure au profit d'un éphémère et léger divertissement.

lundi 16 mars 2009

Fixed Satellite

Pendant que White Spirit vomissait ses tripes à l’arrière de la machine, Gaston de la Narcolepsie chantait à tue-tête sur Aerosmith. Mozzarella regardait au loin avec curiosité, dans l’espoir de voir apparaître quelque chose. Quoi, elle ne savait pas vraiment. Elle guettait. Au bout d’une demi-heure de route, Gaston de la Narcolepsie pointa du doigt un palmier qui se glissait seul dans le décor, avec un petit monticule à son pied, sur lequel semblait se dresser une forme humaine. Mozzarella sentit son pouls s’accélérer. Elle tira énergiquement sur la manche de White Spirit – « c’est le moment, c’est lui ! » pensait-elle – , dont la tête s’était quasiment abandonnée à l’extérieur de la voiture. Gaston de la Narcolepsie baissa le son et murmura solennellement : « Nous y voilà ».
En quelques minutes à peine, ils arrivèrent au point sus indiqué. Au bas du palmier se tenait un homme drapé de bleu, sur un minutieux empilage de cagettes à légumes. Le palmier lui faisait un peu d’ombre, mais pas assez pour qu’il soit complètement abrité du soleil. On ne voyait que ses yeux et son nez. Mozzarella pensa qu’il devait mourir de chaud dans son accoutrement – « Il n’y a jamais quelqu’un qui lui a expliqué le coup de la saharienne ? Ils sont pas cool, entre péquenots du désert ! ».
Gaston de la Narcolepsie descendit de la machine en rageant autant que la précédente fois. Il donna un coup de pied sur la portière - et des vis et des ressorts roulèrent sur le sable - , puis il s’avança à pas réguliers vers l’homme en bleu, qui fixait la fine équipe d’un regard translucide. Arrivé près de lui, Gaston s’inclina légèrement et dit : « Oh Grand Prêtre des Sables, je suis honoré de te retrouver. Voici mes co-équipiers, Mozzarella et White Spirit, qui ont fait un long voyage pour remettre les idées en place à un élu du hasard. » L’homme en bleu ne bougea pas, ni ne répondit. Gaston se tourna alors vers Mozzarella et White Spirit, qui regardaient l’homme d’un air incrédule. « Co-équipiers – et White Spirit marmonna quelque chose comme flambeur ! dans sa barbe – voici le Grand Prêtre des Sables, plus couramment nommé Fixed Satellite, car il ne bouge jamais. C’est le douanier du désert. Il va décider de notre passage en terre de So Easy, où se trouve Don Superhéro – il n’a vraiment pas perdu l’Ouest celui-là, d’ailleurs, tout de même ! Quelle judicieuse idée d’être parti en vacances dans ce coin, on ne peut pas être plus peinard ! » Gaston se tourna à nouveau vers Fixed Satellite, et ajouta : « Grand Prêtre des Sables, mon visa a expiré il y a deux mois. Je n’ai pas eu le temps de le faire renouveler, car il m’a fallu partir précipitamment. Tu sais à quel point il est important pour moi de passer aujourd’hui. Mes co-équipiers n’ont pas non plus de papiers ; plusieurs jours se sont écoulés depuis qu’ils sont partis, ils s’orientent sur les dunes à l’aveuglette et sont usés, et Thomas Hawk du Coconut Bar ne leur a rien dit pour les formalités administratives. Je suis sûr qu’il avait encore refait des intraveineuses de morphine. Je t’en prie, ô grand Fixed Satellite, serais-tu prêt à nous faire l’infini honneur de nous laisser passer ? »
Fixed Satellite ne répondit rien. Il bougea juste ses yeux translucides en diagonale, puis cligna, répéta deux fois son tic. Il inspira fortement, remua le nez, éternua. On entendit un raclement de gorge. Enfin, une bouche sembla articuler derrière le tissu qui couvrait le bas de son visage. « Nothing to declare ? » White Spirit partit dans un grand éclat de rire. « Si, mon vieux. Trois paires de chaussettes sales, un quart de Bounty et un cousin mégalo ! Sans blague, il est drôle, lui, non ? » Gaston de la Narcolepsie se prit la tête entre les mains, et Mozzarella s’arracha les cheveux. Fixed Satellite, qui était déjà bien bronzé, vira au rouge. « Ecoutez, les mecs. Vingt ans que je me prends la tête à réfléchir tout seul sur mes cagettes. Un vieil ancêtre qui m’a refilé ce job, dans l’esprit descendance oblige. Et une place en or, qu’il disait, le salaud ! Que je serais payé à rien faire, que c’était un boulot au calme, sans problèmes de hiérarchie et de type mal embouché à qui rendre des comptes, tu parles ! J’ai un cocotier débile à qui parler toute la journée, et qui en deux décennies a jamais été fichu de me dire bonjour ! Je croise tous les trente-six du mois un tondu et trois pelés qui ont tous la même rengaine, j’ai pas mon visa, c’est pas ma faute, allez soyez sympa, et moi, toujours, je me fais avoir ! Je me dis allez, c’est bon, pour cette fois. Mais aujourd’hui, il y en a marre ! Je vais pas vous laisser passer comme ça, alors qu’à Kennedy Airport il y a deux heures d’attente à la douane ! » Gaston de la Narcolepsie perdit son air détendu. Il regarda Fixed Stallite avec inquiétude, et dit : « Mais alors, qu’est-ce qu’on fait ? » Les yeux de Fixed Satellite se plissèrent, comme s’il souriait. « Une marelle. »



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