Les aventures absolument tranquilles de Mozzarella (quoiqu'un type a dit : "tout est relatif") entrecoupées d'interludes qui ne sont pas sans contenir une inutilité obscure au profit d'un éphémère et léger divertissement.

mardi 17 mars 2009

Et vogue la marelle

Gaston de la Narcolepsie était en phase d’hallucination. « Une marelle ? Mais que voulez-vous qu’on fasse avec une marelle ? Vous avez vraiment de drôles d’idées, vous ! » Fixed Satellite les regardait tous avec ses yeux translucides, qui pétillaient presque, à présent. « Ecoutez, voilà ce que nous allons faire. Tracez une marelle dans le sable. Si le dénommé White Spirit parvient à faire toute la marelle – j’entends un aller complet jusqu’à la case ciel, puis un retour complet jusqu’à la case terre – sans une faute, vous pouvez passer tout de suite. Sinon, on trouvera un autre jeu. » White Spirit fusilla Fixed Satellite du regard. A cet instant précis, il aurait aimé faire partie d’un réseau de trafic de bazookas. Et puis il repensa à son père et à l’Indochine, et se dit que les Bounty étaient décidément plus sympathiques. Finalement, quelque part, il se sentait investi d’une lourde responsabilité, que son cousin Gaston ne pouvait que lui envier. C’était une sorte de remake d’Indiana Jones, cette marelle. Sauf qu’il n’y avait pas de pièges, et pas de manifestations surnaturelles autour de ça. C’était juste une marelle pour une marelle, histoire de tuer le temps avec un no-life. Tout de suite, cela perdait un peu de son charme aventurier. Mais dans le fond, pourquoi pas ?
White Spirit traça minutieusement une jolie marelle dans le sable. Puis il roula son foulard en boule, et commença à jouer. Gaston et Mozzarella s’étaient mis en retrait, afin d’assister à la scène sans perturber le joueur. Quant à Fixed Satellite, il était toujours sur ses cagettes, mais on pouvait remarquer que son buste était légèrement penché en avant, et qu’il observait le déroulement des opérations avec l’acuité d’un arbitre. En fait, il jubilait. C’était tellement agréable d’avoir trois personnes tributaires de son bon vouloir. Enfin une petite satisfaction dans ce job pourri.
White Spirit avançait progressivement, avec une méthode prudente, calculant le moindre geste, se concentrant pour le moindre coup. A tout moment, il pouvait échouer et se retrouver à jouer à la bataille navale ou au strip-poker. Cette idée le motivait d’autant plus pour réussir du premier coup. Il fallait être malin ; l’épreuve n’était pas si évidente. Le sable se mouvait assez facilement, et y sauter à cloche-pied n’était pas une partie de plaisir. Sans compter le fait que le foulard pouvait à tout moment atterrir sur une autre case, et ça, ce serait terrible.
Les minutes s’écoulaient dans une sorte d’insoutenable suspense. Gaston de la Narcolepsie s’abandonna à quelques vers en chuchotant : « Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours… » Mozzarella lui écrasa le pied pour le faire taire. « C’est pas le moment, à la fin ! » White Spirit était arrivé au bout de la marelle. Il fallait faire le retour, à présent. De grosses gouttes de sueur coulaient le long de son front, mais il ne lâchait pas prise, il avançait, courageusement, il sentait que le cours des heures suivantes reposait lourdement sur ses épaules, et qu’il se devait de réussir. Fixed Satellite ne cillait plus ; il étudiait la partie dans une sorte de délire hypnotique. La fin du jeu approchait lentement, comme une chose inéluctable. Le foulard allait se poser avec précision sur la case 4, puis 3, puis 2… White Spirit sautait dans des efforts de plus en plus pénibles. Il ne restait qu’une seule case. Un dernier élan de concentration, et il gagnait. Gaston de la Narcolepsie prit la main de Mozzarella et la serra très fort en priant : « Faites que cet imbécile ne perde pas maintenant, faites qu’il ait un semblant d’intelligence jusqu’au bout… » Mozzarella lui écrasa le pied une seconde fois. Mais White Spirit venait d’exécuter avec succès le dernier saut. Fier et épuisé, il se jeta à corps perdu dans le sable en hurlant sa victoire. Mozzarella applaudit énergiquement. Gaston de la Narcolespie n’en revenait pas. Fixed Satellite faisait la tête.
Au bout de quelques instants cependant, ce dernier se redressa majestueusement dans des poses Jules Césaresques, et se racla encore la gorge. Il dit : « C’est bon, ça va, vous avez gagné. Allez-y, passez, de toute façon je vois bien que vous vous ennuyez avec moi. Enfin, c’était tout de même sympa, ce petit moment en collectivité. » Gaston de la Narcolepsie le remercia avec beaucoup de respect ; Mozzarella et White Spirit le saluèrent avec un peu moins de considération et passèrent le cap avec un grand sourire. Fixed Satellite ne se retourna pas. Il scrutait de nouveau l’horizon, tandis que les trois équipiers se trouvaient un peu plus loin nez à nez avec le panneau WELCOME TO SO EASY.


DESERT 66 ROUTE IS SO FUNKY


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