Les aventures absolument tranquilles de Mozzarella (quoiqu'un type a dit : "tout est relatif") entrecoupées d'interludes qui ne sont pas sans contenir une inutilité obscure au profit d'un éphémère et léger divertissement.

lundi 23 novembre 2009

Les repas avec mère-grand : invitation à la réalité



Quand Mozzarella avait rendez-vous avec mère-grand pour déjeuner, elle savait qu’elle allait passer un moment assez extraordinaire. Car mère-grand, 82 balais, vivant seule, sans chat et avec deux prothèses de hanche, et jouissant de sa récente émancipation, connaissait bien des choses sur l’existence. Des désillusions permanentes aux petits bonheurs ponctuels, l’âge l’avait rendue solide comme un roc. Aujourd’hui, elle était épanouie, heureuse de vivre, et s’était affranchie de toutes les contrariétés quotidiennes.
Mozzarella adorait l’écouter déverser son flot de paroles pétillantes sur le monde, se nourrir de petits riens comme à la première jeunesse, jongler entre les récits de faits, encenser le kiné et descendre le boucher. Sans nul doute, à la légèreté ne s’alliait que la confidence, et au milieu d'insurrections contre ceux que mère-grand jugeait imbéciles, s’immisçaient les révélations du passé et les utopies sur l’avenir.
Mère-grand désirait plus que tout au monde se « trouver enfin un bonhomme ». La description était formelle. Les prétendants incontinents et casaniers se voyaient tout de suite rayés de la liste, tandis que les grands courtois sans bedaine étaient les bienvenus, même les gays, disait-elle, car c’était juste pour aller danser et courir au théâtre – si le pauvre vieux pouvait encore courir – et pour le reste, « on est très bien chacun chez soi ».
C’est ainsi que le restaurant où mère-grand emmenait déjeuner Mozza était surtout devenu un lieu de potentielles rencontres. Naturellement, l’apéritif était de rigueur. Il fallait toujours commencer par un kir ou du champagne pour que les choses se déroulent bien. Là où mère-grand la jouait fine, c’est qu’elle s’installait toujours au fond de la salle, face au bar, et qu’elle employait Mozza comme éclaireuse, lui demandant de très exactes précisions sur les tronches des « types de soixante-dix ans et plus » qui s’asseyaient derrière elle. Si le portrait décrit lui convenait, elle se tournait alors insensiblement jusqu’à dévisager la target, et trouvait le moyen d’entamer la conversation. De pauvres diables étaient bien tombés dans le panneau, même à un âge mûr. Mère-grand était belle et coquette, et les bougres, flattés d’être accostés alors que ça ne leur était pas arrivé depuis 1945, devenaient inévitablement un peu lourdingues. Le moindre faux pas était fatal ; mère-grand finissait par les envoyer valser, tous, avant la fin du repas. Quant aux infortunés qui avaient le malheur de l’approcher sans qu’elle ne fît auparavant le premier pas, ils étaient étiquetés « retour à l’envoyeur » et expédiés sans pitié.
Mozza admirait mère-grand pour sa vivacité et son pragmatisme. Elle ne s’encombrait pas, menait une vie joyeuse ; il lui importait juste de rire. « Allons donc, disait mère-grand en regardant affectueusement Mozza. J’ai foi en toi, tu finiras bien par en trouver un ! Mange ton dessert et finis ton verre, qu’on te voie jolie et en bonne santé, les mecs sont bien idiots mais jamais aveugles ! »


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